Vous êtes l’appelant numéro douze… le temps d’attente
est estimé à dix-huit minutes, veuillez patienter.
238 915 euros, c’était mon salaire annuel. Trader, c’était mon métier. Dépenser, c’était ma passion. Le fric,
c’était ma vie. Je ne vivais que pour ça : sentir ma carte Gold sous les doigts. Je claquais dès que je pouvais, c’était ma façon de ne pas m’ennuyer et de donner un sens à mon succès. A mon
actif : un loft de 150m² en plein centre de Paris, une villa prestige à Deauville et une Audi TT roadster pour aller de l’un à l’autre les fins de semaine ensoleillées. Pour les vacances, je
n’ai jamais voulu m’emmerder : Club Med à l’île Maurice, aux Seychelles ou aux Maldives, belles filles, belles plages, alcool à volonté.
Vous êtes l’appelant numéro neuf… le temps d’attente
est estimé à douze minutes, veuillez patienter.
Chez moi, c’est design, mais peut-être plus pour longtemps. Fauteuils Le Corbusier, chaises Starck, table
Charles Eames. Tous les ans, je changeais tout, je me lassais vite, toujours envie de nouveauté. Je collectionnais les lithographies de Dubuffet et les champagnes millésimés. Les femmes aussi,
parce que c’est comme les meubles, elles finissaient toujours par m’ennuyer. Facile de sortir le grand jeu et de les renverser avec des gros billets : beau gosse en costard Hugo Boss,
dragueur avec un bouquet de fleurs et romantique dans restaurants gastronomiques. Destination finale : mon lit Cocon signé Van Den Bergh où je susurrais des Mon Trésor pour mettre des
paillettes dans les yeux des filles. J’étais comme ça, j’aimais que ça brille.
Vous êtes l’appelant numéro cinq… le temps d’attente
est estimé à sept minutes, veuillez patienter.
Je savais y faire avec les femmes, rien de difficile, il n’y avait qu’à les allonger, exactement comme la
monnaie. Le plaisir était le même, d’abord l’envie qui monte et le désir de posséder, le rythme cardiaque qui s’accélère avec la main mise sur l’objet convoité ; alors il n’y avait plus qu’à
dégainer, sortir les bourses et mettre en plein dans le mille. Le reste, c’était mécanique, un échange de bon procédé. Une fois la petite affaire conclue, je me sentais détendu, satisfait, sans
jamais la peur de manquer : mes spermatozoïdes, c’était comme les euros de mon compte en banque, c'est-à-dire sans cesse renouvelés. Fallait bien que je m’en serve pour ne pas être frustré.
Je n’étais pas dupe toutefois, je savais bien que les femmes n’étaient pas vraiment des objets : une fois qu’elles avaient pris leur pied, plus rien d’elles ne m’appartenait.
Vous êtes l’appelant numéro trois… le temps d’attente
est estimé à cinq minutes, veuillez patienter.
En somme, ma vie était rodée, ça me convenait plutôt bien comme ça. Je bossais comme un taré, je consommais comme un forcené, je baisais comme un damné. Et puis un jour, en me promenant sur les quais, je suis tombé nez à nez
avec un singe. Un ouistiti dans la cage d’une animalerie qui m’a dévisagé. Ca m’a foutu une boule dans le ventre, j’aurais du mal à l’expliquer, toujours est-il que lui aussi sans réfléchir je
l’ai acheté. Chez moi, il a tout saccagé, il chiait partout, sur les fauteuils Le Corbusier, même dans mon lit super tendance. J’ai perdu la voix à force de passer mon temps à lui crier dessus.
Pour le calmer, je l’ai couvert de cadeaux, tous les DVD Walt Disney, un parc à jeu, un bout de forêt reconstitué avec des lianes et un grand bananier. Rien n’y a fait, si bien que j’ai même
essayé de lui refiler des Xanax qui trainaient. Un soir, désespéré, j’ai appelé SOS vétérinaires. La personne au bout du fil après m’avoir longuement interrogé m’a informé que mon singe ne
supportait pas d’être seul et enfermé toute la journée, ce d’autant qu’à moi il s’était sûrement attaché. A ces mots-là, j’ai paniqué. Je l’ai ramené à l’animalerie, même pas demandé à être
remboursé, juste dit que je ne savais pas y faire avec les sentimentalités, que c’était pas tout ça mais que j’avais un loft à redécorer et des femmes à étreindre.
Vous êtes l’appelant numéro deux… le temps d’attente
est estimé à deux minutes, veuillez patienter.
Le singe, il est revenu chez moi. Il s’est échappé de sa boutique le malin, je l’ai découvert devant ma porte
un matin alors que je partais bosser. Il m’a sauté dans les bras. Quelque chose a cédé en moi, comme la couche de glace sur un lac qui se craque à la saison du dégel. C’était son regard, sa façon
de me fixer qui me donnait l’impression d’être le centre du monde et que rien d’autre ne comptait. J’ai souri et ça l’a fait marrer. J’ai ri plus franchement, touché par sa gaieté. Il était
tellement content qu’il a commencé à faire le pitre et à grimacer, et moi je ne pouvais plus m’arrêter de rigoler, je ne contrôlais plus rien, ma mâchoire me tirait la tête en arrière alors que
mes abdos me poussaient vers l’avant, je me pliais en deux en me tenant le ventre qui, je le pensais, allait finir par exploser. Comme si ça ne suffisait pas, mon singe s’est mis à me
chatouiller, je le titillais aussi en tentant d’esquiver, je me foutais désormais qu’autant d’hilarité puisse m’achever. Nos cris d’allégresse ont alerté quelques voisins dans la cage d’escalier,
et au vu de leurs têtes tristes et renfrognées je me suis bidonné de plus belle avec un exaltant sentiment de liberté… Évidemment, je suis arrivé en retard au boulot. Du coup, je suis parti plus
tôt aussi, histoire d’équilibrer. Et puis un jour, je n’y ai plus mis les pieds. Pour tenir compagnie à mon singe. Je jouais avec toute la journée sans plus songer à me raser ni à m’habiller, ni
même à me faire à manger : de toute façon, j’étais repu par les bananes qu’il m’épluchait. Je lui ai promis qu’un jour, je l’emmènerais en Amazonie, pour qu’il retrouve ses racines. A moi ça
ne posait pas de problème de quitter une jungle pour une autre.
Vous êtes l’appelant numéro un, ne quittez
pas…
- Pôle Emploi, bonjour, numéro identifiant s’il vous plaît ?
- 238 915.